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Éditorial
Cette nouvelle livraison d’Archives juives est placée sous le signe de l’art et des artistes, et plus particulièrement des créatrices.
Le dossier qui ouvre ce volume a en effet été conçu comme un prolongement de plusieurs expositions récemment présentées au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (Paris) à la faveur de nouvelles acquisitions d’œuvres et d’archives d’artistes féminines du XXe siècle. Les chercheurs réunis autour de Pascale Samuel, conservatrice du patrimoine et responsable des collections d’art moderne et contemporain au MAHJ, livrent dans ce numéro les résultats de leurs recherches sur quelques-unes de ces créatrices. À travers les portraits croisés de trois peintres et dessinatrices et d’une danseuse et chorégraphe, auxquels s’ajoute une contribution sur les réseaux d’entraide entre artistes à Paris au lendemain de la Shoah, ce dossier novateur propose une traversée de l’histoire des Juifs d’Europe au XXe siècle sous l’angle d’une double marginalisation, liée à la condition féminine et à la judéité de ces artistes.
Ces créatrices sont tout à fait représentatives d’une partie des Juifs d’Europe centrale et orientale, pour lesquels la France fut longtemps un puissant pôle d’attraction : regardée avec admiration comme la patrie des Droits de l’homme, elle constitua pendant un certain temps un asile face aux violences antisémites. En outre, aux yeux de ces artistes, comme pour de nombreux peintres, sculpteurs, cinéastes, … originaires de Russie et, plus largement, de l’aire ashkénaze, Paris représentait un haut lieu de la création artistique et un espace de liberté. Tous ces artistes, hommes et femmes, contribuèrent eux-mêmes à faire de cette ville une capitale de la modernité et des avant-gardes, comme en témoigne l’École de Paris. La période de l’Occupation vient briser cet élan, parfois de manière définitive, même si une partie de celles et ceux qui ont réchappé de la persécution parviennent à se reconstruire après-guerre.
Les trajectoires reconstituées par les contributeurs de ce dossier ne sont pas exemptes de manques, béances, questions restées encore sans réponses. Si pour la période de l’Occupation, la clandestinité forcée se traduit par le silence des archives, une autre donnée entre en jeu. L’histoire des femmes est moins bien documentée que celle des hommes. Marginalisées de leur vivant, les artistes féminines étudiées dans ce numéro seraient menacées d’une forme d’effacement sans la ténacité des historiennes et des historiens qui se sont lancés sur leurs traces. Et de fait, il ressort des enquêtes sur ces quatre inconnues et sur le monde des artistes juifs après la Shoah l’image paradoxale d’existences tout à la fois fragiles et habitées par une insatiable soif de création – une pulsion de vie face à la destruction.
Un article de varia interroge les convictions non dénuées d’ambiguïtés d’Antoine de Saint-Exupéry pendant la Seconde Guerre mondiale, à travers une nouvelle lecture de Pilote de guerre et de la correspondance de l’écrivain.
Quant au « Dictionnaire du judaïsme français », il s’enrichit d’une notice consacrée à Denise Bellon, une pionnière du photojournalisme elle aussi mise à l’honneur au MAHJ ces derniers mois. Plusieurs recensions d’ouvrages et des informations complètent ce numéro.
Excellente lecture !
Valérie Assan
Sommaire
Dossier : Doublement marginalisées. Femmes, artistes et juives au XXe siècle
Les archives entrelacées de Sonia Steinsapir, par Ilsen About
Le destin de Sonia Steinsapir éclaire l’expérience méconnue des femmes artistes juives émigrées en France dans les années 1930. À travers ses archives et de multiples documents retrouvés au fil d’une longue enquête historique, son parcours documente l’itinéraire d’une exilée. Artiste graphiste à Moscou, Sonia fuit les purges staliniennes et émigre à Paris en 1936. Victime des mesures antisémites sous l’Occupation, elle est arrêtée, internée mais parvient à s’évader du camp de Poitiers en décembre 1941. Entre 1942 et 1944, elle vit clandestinement à Paris jusqu’à la Libération. Durant cette période, elle réalise une œuvre graphique inédite consacrée aux Rom, Manouches, Gitans et Voyageurs internés en France.
The intertwined archives of Sonia Steinsapir, by Ilsen About
The life of Sonia Steinsapir sheds light on the little-known experiences of young female artists who emigrated to France in the 1930s. Drawing on her personal archives and a wide range of documents uncovered through extensive historical research, her story traces the path of a woman in exile. Working as a graphic artist in Moscow, Sonia fled the Stalinist purges and emigrated to Paris in 1936. Targeted by antisemitic laws during the German Occupation, she was arrested, interned in a camp, and later managed to escape from the Poitiers camp in December 1941. Between 1942 and 1944, she lived clandestinely in Paris until the Liberation. During this period, she produced a rare body of graphic work dedicated to Roma, Sinti, Gitanos, and Travellers who were interned in France.
Alice Halicka, une trajectoire artistique au prisme des identités juives de l’entre-deux-guerres, par Klaudia Podsiadlo
L’article explore un aspect quelque peu négligé de la vie et de l’œuvre d’Alice Halicka (1889–1974), artiste reconnue et intégrée aux cercles parisiens de l’avant-garde de l’entre-deux-guerres. Née Alicja Rosenblatt, polonaise d’origine juive convertie au catholicisme, elle semble avoir cherché à dissimuler ses origines. Pourtant, elle débute paradoxalement sa carrière par une série de scènes juives, exposées avec succès en 1922 à la galerie Berthe Weill. Elle poursuit ensuite ce travail par des illustrations destinées à la littérature juive, notamment pour les œuvres d’Israel Zangwill. Ces représentations, parfois proches de la caricature et détournant les stéréotypes, s’inscrivent dans un contexte historique particulier, celui du renouveau culturel du « réveil juif », avant que le climat artistique et politique ne se durcisse sous l’effet d’une xénophobie et d’un antisémitisme croissants à partir de la seconde moitié des années 1920. Le parcours de Halicka éclaire ainsi les contradictions et les tensions liées à l’identité juive, au désir d’assimilation et à la quête de reconnaissance artistique, une problématique partagée par de nombreux artistes juifs sécularisés du XXᵉ siècle.
Alice Halicka, an artistic career through the prism of Jewish identities in the interwar period, by Klaudia Podsiadlo
The article explores a previously overlooked aspect of the life and work of Alice Halicka (1889–1974), an artist who was fully recognized and integrated into the Parisian avant-garde circles of the interwar period. Born Alicja Rosenblatt, a Polish artist of Jewish origin who converted to Catholicism, Halicka appears to have sought to conceal her origins. Yet she paradoxically began her career with a series of Jewish scenes, successfully exhibited in 1922 at the Galerie Berthe Weill. She subsequently extended this work through illustrations for Jewish literature, notably for the writings of Israel Zangwill. These representations, at times bordering on caricature and engaging with the distortion of stereotypes, are situated within a specific historical context: the cultural renewal associated with the “Jewish Renaissance,” before the artistic and political climate hardened under the impact of rising xenophobia and antisemitism from the second half of the 1920s onward. Halicka’s trajectory thus sheds light on the contradictions and tensions surrounding Jewish identity, the desire for assimilation, and the pursuit of artistic recognition, issues shared by many secularized Jewish artists of the twentieth century.
La peintre Charlotte Henschel, entre création et destruction, par Priscilla Fougères
Charlotte Henschel (1892-1985), peintre originaire de Breslau, vit à Berlin avant de venir en France en 1926, où elle demeure le reste de sa vie. Son œuvre allemande est inconnue. À Paris, au contact de ses amis de l’académie Ranson, de l’œuvre de Picasso et de celles des surréalistes, elle développe avant-guerre une œuvre indépendante et forte. Internée à deux reprises en 1940, comme Allemande puis comme Juive, elle est sauvée et passe la guerre dans un village isolé du Lot. Elle reprend la peinture en 1943, formes et signes se combinant au service de visions souvent dramatiques. Après la guerre et son retour à Paris, sa peinture connaît plusieurs évolutions formelles majeures, rencontre un succès critique certain, avant de finir oubliée. À partir d’un corpus récemment augmenté, nous proposons de regarder l’œuvre de Charlotte Henschel au prisme de l’Histoire et de son siècle artistique.
The painter Charlotte Henschel, between creation and destruction, by Priscilla Fougères
Charlotte Henschel (1892-1985), a painter originally from Breslau, lived in Berlin before coming to France in 1926, where she remained for the rest of her life. Her German work is unknown. In Paris, influenced by her friends at the Académie Ranson, the work of Picasso, and that of the Surrealists, she developed a strong and independent body of work before the war. Interned twice in 1940, first as a German and then as a Jew, she was rescued and spent the war in an isolated village in the Lot region. She resumed painting in 1943, combining forms and signs to create often dramatic visions. After the war and her return to Paris, her painting underwent several major formal evolutions and met with critical acclaim, before eventually falling into oblivion. Based on a recently expanded body of work, we propose to look at Charlotte Henschel’s work through the prism of history and her artistic century.
Paula Padani, une danse sur le fil de la vie : Hambourg, Tel-Aviv, Paris, par Laure Guilbert
Cet article retrace le parcours oublié de la danseuse moderne Paula Padani (1913, Hambourg – 2001, Paris) entre l’Allemagne, la Palestine mandataire et la France, trois espaces culturels qui ont marqué sa construction d’artiste et sa condition d’exilée. Il s’appuie sur les collections de Paula Padani et de son mari, le peintre Michael Gottlieb, dit Aram, confiées en 2024 et 2025 au musée d’Art et d’histoire du judaïsme par leur fille Gabrielle Gottlieb de Gail. Il retrace la manière dont cette femme, issue d’une famille polonaise et orpheline dès l’enfance, embrasse la danse comme une vocation humaniste et une écriture de soi qui la guident dans le mouvement de ses migrations et de ses renégociations identitaires.
Paula Padani, dancing in the edge of life: Hamburg, Tel-Aviv, Paris, by Laure Guilbert
This article traces the forgotten journey of modern dancer Paula Padani (1913, Hamburg – 2001, Paris) between Germany, Mandatory Palestine, and France, three cultural spaces that shaped her development as an artist and her condition as an exile. It draws on the collections of Paula Padani and her husband, the painter Michael Gottlieb, known as Aram, which were entrusted to the musée d’Art et d’histoire du judaïsme (MAHJ, Paris) in 2024 and 2025 by their daughter Gabrielle Gottlieb de Gail. It traces how this woman, born into a Polish family and orphaned as a child, embraced dance as a humanist vocation and a form of self-expression that guided her through her migrations and renegotiations of identity.
« Rester dans notre voie » : les artistes juifs et leurs réseaux à Paris au lendemain de la Shoah, par Laura Hobson Faure
S’appuyant sur la riche historiographie consacrée aux Juifs en France pendant et après la Shoah, ainsi que sur les archives de plusieurs institutions, cet article vise à enrichir nos connaissances sur les artistes juifs à Paris au lendemain de la Shoah dans une perspective d’histoire sociale. Dans la continuité de l’École de Paris de l’entre-deux-guerres, les artistes juifs de France cherchent à s’organiser en tant que Juifs au lendemain de la Shoah. Cet article explore les différents groupes qu’ils ont créés et, dans une certaine mesure, s’interroge sur la place des femmes au sein de ces réseaux, dont la direction était presque exclusivement masculine. Les femmes artistes ne sont pas totalement absentes : certaines reçoivent une aide financière pour l’achat de matériel, et trois femmes (Maxa Nordau, Moussia Toulman et Marie Chabchay) occupent des rôles de direction à partir de 1949. Cet article souligne par ailleurs la nécessité des recherches futures sur le rôle du genre dans la vie juive d’après-guerre, dans le domaine des arts, mais aussi au sein des institutions communautaires.
“Staying on our path”: Jewish artists and their networks in Paris in the aftermath of the Holocaust, by Laura Hobson Faure
Drawing on the rich historiography devoted to Jews in France during and after the Holocaust, as well as on the archives of several institutions, this article aims to enrich our knowledge of Jewish artists in Paris in the aftermath of the Holocaust from a social history perspective. In the tradition of the School of Paris between the two world wars, Jewish artists in France sought to organize themselves as Jews in the aftermath of the Holocaust. This article explores the various groups they created and, to a certain extent, examines the place of women within these networks, which were almost exclusively male-led. Women artists were not entirely absent: some received financial assistance for the purchase of materials, and three women (Maxa Nordau, Moussia Toulman, and Marie Chabchay) held leadership roles beginning in 1949. This article also highlights the need for future research on the role of gender in postwar Jewish life, both in the arts and within community institutions.
Mélanges
Vols au-dessus de la France occupée. Antoine de Saint-Exupéry et le régime de Vichy, par Philippe Landau
Cet article propose une approche inédite de Saint-Exupéry en s’appuyant sur sa correspondance et des témoignages. Si l’humaniste est indifférent aux débats qui animent les intellectuels dans les années trente, il adopte une posture contradictoire après la défaite de 1940. Opposé à la Collaboration, il est toutefois sensible aux valeurs défendues par le régime de Vichy. Défiant à l’égard du général de Gaulle alors qu’il veut poursuivre la lutte contre l’ennemi, il ne s’engage pas auprès de la France libre. Plus ambiguë est son attitude face à la « question juive ». Il serait loisible de lire Pilote de guerre (1943) comme un acte de résistance contre l’antisémitisme lorsqu’il défend le patriotisme et le courage de son camarade Jean Israël. Mais que dire alors du « nez bien juif » de ce dernier ? Par ailleurs, si des liens profonds le lient à Léon Werth « le plus français des Français parce qu’israélite », pourquoi assimile-t-il son ami au sort de « quarante millions d’otages » dans Lettre à un otage (1943) au point de minimiser les persécutions antijuives en France ? L’écrivain, malgré ses appels à l’union et à la fraternité, s’était-il vraiment débarrassé de ses préjugés ?
Flights over occupied France. Antoine de Saint-Exupéry and the Vichy Regime, by Philippe Landau
This article offers a unique perspective on Saint-Exupéry, drawing on his correspondence and testimonials. While the humanist was indifferent to the debates that animated intellectuals in the 1930s, he adopted a contradictory stance after the defeat of 1940. Opposed to collaboration, he was nevertheless sensitive to the values defended by the Vichy regime. Defiant towards General de Gaulle, even though he wanted to continue the fight against the enemy, he did not join the Free French Forces (FFL). His attitude toward the “Jewish question” was more ambiguous. One could interpret Pilote de guerre (1943) as an act of resistance against anti-Semitism when he defends the patriotism and courage of his comrade Jean Israël. But what then of the latter’s “very Jewish nose”? Furthermore, if he had such deep ties to Léon Werth, “the most French of Frenchmen because he was Jewish,” why did he liken his friend to the fate of “forty million hostages” in Lettre à un otage (Letter to a Hostage, 1943), to the point of downplaying anti-Jewish persecution in France? Despite his calls for unity and brotherhood, had the writer really rid himself of his prejudices?
Dictionnaire
- Denise Bellon, photographe-reporter

