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Éditorial
Archives juives fête cette année ses 60 ans. C’est en effet au printemps 1965 que la Commission française des archives juives a édité son premier bulletin. Les Cahiers de la CFAJ étaient à l’origine constitués d’une dizaine de feuillets dactylographiés, puis ronéotypés et assemblés par deux agrafes. Hormis quelques petites améliorations, cette publication, rédigée par une poignée d’érudits, conserva longtemps un aspect artisanal. Ce n’est qu’en 1994 que la revue Archives juives a pris, sous l’impulsion d’André Kaspi et du comité de rédaction dont il s’était entouré, une tout autre ampleur et la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.
L’idée de la CFAJ avait germé à l’issue du troisième congrès international des Études juives qui s’était tenu à Jérusalem durant l’été 1961. Cette assemblée avait appelé à l’inventaire et à la sauvegarde des archives des communautés et institutions juives dans le monde. En France, un groupe de travail composé d’universitaires et d’archivistes se réunit autour de Bernhard Blumenkranz. Il se fixa plusieurs ambitions : rechercher les documents des principales communautés juives, lancer un appel en direction du grand public et des organisations afin de faire connaître l’importance des archives, procéder à une collecte de documents, constituer un dépôt central. Même si certains de ces objectifs ne purent être atteints, la création de la CFAJ amorça une prise de conscience. Une enquête fut aussitôt lancée, un premier bilan publié. Maurice Moch et Gérard Nahon entreprirent le classement des fonds du consistoire de Paris et du Consistoire central.
Les Cahiers de la CFAJ devinrent rapidement un outil de recherche incontournable. Ils contenaient en effet, outre des articles scientifiques, des bibliographies et des dépouillements d’inventaires d’archives départementales. Tout cela se déroulait bien avant l’ère du numérique. Jusqu’au début des années 2000, faut-il le rappeler, les étudiants et les chercheurs devaient se rendre dans les bibliothèques et les centres d’archives pour accéder à ces données et dépouiller des fiches cartonnées et des inventaires dactylographiés, quand ceux-ci existaient.
De quelles sources dispose-t-on pour écrire l’histoire des Juifs en France ? Cette question nous interpelle dans un nouveau contexte, celui du passage des générations et de la disparition progressive des témoins de l’histoire du XXe siècle. Il y a urgence à collecter des documents, recueillir des témoignages oraux, mais aussi classer les fonds d’archives encore en friche et leur ménager de bonnes conditions de conservation et d’accès.
Dans ce nouveau numéro de Varia, la rédaction vous invite à revisiter la période contemporaine à travers un ensemble de contributions qui s’écartent des sentiers battus. Si, de la guerre de 1870-1871 à la guerre d’Algérie, l’expérience individuelle et collective des conflits des XIXe-XXe siècles est l’un des fils rouges de ce volume, nos lecteurs trouveront bien d’autres échos d’un texte à l’autre. Enfin, outre les habituelles rubriques « Dictionnaire » et « Lectures », un courrier des lecteurs apporte de nouveaux éléments sur l’entreprise Titra Film, en complément de la biographie des frères Kaganski publiée dans notre précédente livraison.
V. Assan
Sommaire
Dossier : Varia
Charles Valentin Alkan (1813-1888) : un compositeur israélite énigmatique ?, par Laure Schnapper
Le pianiste et compositeur Charles-Valentin Alkan a passé une bonne partie de sa vie à élaborer une nouvelle traduction en français de la bible, même si la trace de ce gigantesque travail est perdue. Cette activité atypique pour un musicien intrigue d’autant plus les chercheurs qu’il a aussi traduit les évangiles et que ses œuvres musicales, écrites en partie pour l’orgue, s’inspirent souvent du christianisme. Loin de constituer un paradoxe, cette attitude s’inscrit dans le courant réformateur que connaît alors le judaïsme en France. En remettant en cause l’image d’un érudit pieux et tourné vers le passé, on montre qu’Alkan, dans une vision universaliste, a noué toute sa vie un dialogue avec les autres religions.
Charles Valentin Alkan (1813-1888) : an enigmatic Israelite composer?, by Laure Schnapper
The pianist and composer Charles-Valentin Alkan spent a good part of his life working on a new French translation of the Bible, even if the trace of this gigantic work has been lost. This atypical activity for a musician has intrigued researchers all the more as he also translated the New Testament, and his musical works, written in part for organ, are often inspired by Christianity. Far from being a paradox, this attitude is in line with the reform movement that Judaism was undergoing in France at the time. By challenging the image of Alkan as a pious, backward-looking scholar, we show that his universalist vision led him to engage in a lifelong dialogue with other religions.
Un rabbin en Alsace annexée : Léonard Koch (1867-1930), par Claude Heymann
Natif de Frauenberg en Moselle, le Dr Léonard Koch (1867-1931), est nommé rabbin par les grands rabbins des trois départements provinces annexées par le Reich allemand et diplômé de l’université de Berlin. Il occupera le poste de Wissembourg durant presque trente ans. Brillant orateur, de sensibilité libérale au plan religieux, il est à la fois fidèle à l’administration allemande et profrançais. Tout en faisant preuve d’une grande indépendance d’esprit il sera avec le temps un notable connu et respecté de cette sous-préfecture. Durant la Grande Guerre Léonard Koch s’occupe des Juifs incorporés dans l’armée allemande et des prisonniers de guerre de diverses nationalités cantonnés sur place. Après 1918, l’administration française lui cherche querelle et ternit les dernières années de sa carrière. Figure emblématique d’un rabbin exerçant dans un bourg alsacien avant et après 1918, son parcours illustre la difficulté de maintenir un juste équilibre entre l’Allemagne et la France.
A rabbi in annexed Alsace: Léonard Koch (1867-1931), by Claude Heymann
Born in Frauenberg, Moselle, Dr. Léonard Koch was appointed rabbi by the chief rabbis of the three departments and provinces annexed by the German Reich, and graduated from the University of Berlin. He held the Wissembourg post for almost thirty years. A brilliant orator with liberal religious sensibilities, he was both loyal to the German administration and pro-French. While demonstrating great independence of mind, over time he became a well-known and respected figure in this sub-prefecture. During the Great War, Léonard Koch looked after the Jews drafted into the German army and the prisoners of war of various nationalities stationed here. After 1918, the French administration quarreled with him, tarnishing the last years of his career. An emblematic figure of a rabbi practicing in an Alsatian village before and after 1918, his career illustrates the difficulty of maintaining a fair balance between Germany and France.
Sionisme, antisémitisme et sociologie : un débat à la Société de sociologie de Paris au début des années 1920, par Sébastien Mosbah-Natanson
En 1920-21, la Société de sociologie de Paris, dirigée par le sociologue et haut fonctionnaire juif René Worms, organise une année de débats sur la question de « Palestine ». S’affrontent alors autour du sionisme des universitaires spécialistes de la région, des fonctionnaires et des essayistes généralement hostiles au nationalisme juif, et des militants sionistes, ardents défenseurs de leur cause. Arguments juridiques et sociologiques, mais aussi dérives antisémites, se croisent dans cette arène qui constitue un des moments de l’introduction publique du sionisme dans la société française d’après la Première guerre mondiale.
Zionism, anti-Semitism and sociology: a debate at the Société de sociologie de Paris in the early 1920s, by Sébastien Mosbah-Natanson
In 1920-21, the Société de sociologie de Paris, led by the Jewish sociologist and senior civil servant René Worms, organized one year of debates on “Palestine”. Academics specializing in the Middle East, civil servants and writers, generally hostile to Jewish nationalism, and Zionist activists, strong defenders of their cause, clashed over Zionism. During these debates, which introduced Zionism to the French public, they exchanged legal and sociological arguments, occasionally drifting into antisemitism.
Aspects méconnus de l’itinéraire de Lucien Lévy-Bruhl, par Viviane Lévy-Bruhl
Cet article, nourri notamment d’archives familiales totalement inédites, apporte de nouveaux éclairages sur la carrière de Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), philosophe et ethnologue un peu méconnu aujourd’hui. Issu d’une famille israélite alsacienne, cet érudit débuta sa carrière dans l’enseignement secondaire, avant d’enseigner à la Sorbonne et à l’École libre des sciences sociales et d’être élu en 1917 élu à l’Académie des sciences morales et politiques. Intellectuel reconnu en son temps, il contribua au rayonnement de la France par des tournées de conférences dans le monde entier. Bien qu’éloigné de la pratique du judaïsme, il conserva toujours des liens avec ses origines, notamment en s’engageant contre le racisme et l’antisémitisme. La dernière section de l’article retrace le sort tragique de ses proches sous le régime de Vichy et s’interroge sur la transmission familiale de son héritage intellectuel et culturel.
Little-known aspects of Lucien Lévy-Bruhl’s itinerary, by Viviane Lévy-Bruhl
This article, based on unpublished family archives, sheds new light on the career of Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), a little-known philosopher and ethnologist. Born into an Alsatian Israelite family, this scholar began his career in secondary education, before teaching at the Sorbonne and the École libre des sciences sociales, and being elected to the Académie des sciences morales et politiques in 1917. A recognized intellectual in his day, he contributed to France’s influence through lecture tours around the world. Although far removed from the practice of Judaism, he always retained links with his origins, notably through his commitment to combating racism and anti-Semitism. The final section of the article recounts the tragic fate of his family and friends under the Vichy regime, and examines the family transmission of his intellectual and cultural heritage.
L’Alliance israélite universelle en Afrique du Nord : le sauvetage des écoles sous Vichy et la renaissance de l’institution, par Catherine Nicault
À l’automne 1940, la politique antisémite inaugurée en métropole est étendue à l’Algérie et aux protectorats tunisien et marocain par le régime vichyste. D’abord protégés par le ministère des Affaires étrangères et son Service des Œuvres françaises à l’étranger pour sa contribution à la diffusion de la langue et de la culture française, l’Alliance israélite universelle en tant qu’institution et son réseau scolaire sont précipités début 1943 dans une situation inédite d’effacement de l’autorité centrale et de précarité. L’article examine les initiatives prises par le personnel d’encadrement en Afrique du Nord pour sauver un réseau de 57 écoles sans compter les Talmud Torah d’Algérie, qui devint à la Libération la base du rétablissement de l’institution conduit par le Français libre René Cassin, mais non sans avoir traversé une forte crise financière et de vives tensions sociales héritées de la guerre.
The Alliance israélite universelle in North Africa: saving schools under Vichy and the rebirth of the institution, by Catherine Nicault
In autumn 1940, the Vichy regime extended the anti-Semitic policy inaugurated in metropolitan France to Algeria and the Tunisian and Moroccan protectorates. Initially protected by the Ministry of Foreign Affairs and its Service des Œuvres françaises à l’étranger for its contribution to the dissemination of the French language and culture, the Alliance israélite universelle as an institution and its school network were plunged in early 1943 into an unprecedented situation of erasure of central authority and precariousness. This article examines the initiatives taken by the management staff in North Africa to save a network of 57 schools, not counting the Talmud Torahs in Algeria, which became the basis for the re-establishment of the institution at the Liberation, led by the “Français libre” René Cassin, but not without having gone through a severe financial crisis and sharp social tensions inherited from the war.
Rapatriement en France métropolitaine et migration en Israël des Juifs d’Algérie : deux faces d’une expérience migratoire postcoloniale, par Yann Scioldo-Zürcher Levi
Quelles furent les trajectoires et les expériences migratoires des Juifs qui, au terme de la guerre d’indépendance algérienne, ont quitté brutalement et définitivement leur pays ? L’historiographie a associé leur migration à l’histoire des rapatriements vers l’ancienne puissance coloniale. Pourtant, une part non négligeable des flux, environ 9 %, se sont dirigés vers l’État d’Israël. Cet article étudie la façon avec laquelle les institutions juives de France ont tout d’abord contribué, durant la guerre d’Algérie, au resserrement les liens nationaux entre les Juifs installés sur les deux rives de la Méditerranée et, a contrario, les a éloignés, au grand dam de l’Agence juive, d’une émigration massive vers Israël, comme cela se passait alors pour les ressortissants de Tunisie et du Maroc. Plus encore, en comparant les politiques publiques d’aide à la migration et à la réinstallation mises en place par les deux pays, se dévoilent deux formes d’intervention de l’État : protectrice dans le cas de la France et ségrégative en Israël. En mobilisant des sources sérielles, cet article donne toute son attention à la construction du projet migratoire des Juifs d’Algérie, aux pratiques administratives qui les ont entourés et, par une cartographie inédite, aux lieux de leur migration, autant d’éléments contribuant à marquer leur entrée dans l’ère postcoloniale.
Repatriation to mainland France and migration to Israel by the Jews of Algeria: two sides of a postcolonial migratory experience, by Yann Scioldo-Zürcher Levi
What were the trajectories and migratory experiences of the Jews who, at the end of the Algerian War of Independence, abruptly and definitively left their country? Historiography has associated their migration with the history of repatriation to the former colonial power. However, a significant proportion of the flows – around 9 % – went to the State of Israel. This article examines how, during the Algerian War, France’s Jewish institutions helped to strengthen national ties between Jews living on both shores of the Mediterranean and, conversely, kept them from emigrating en masse to Israel, much to the chagrin of the Jewish Agency, as was the case at the time for Tunisian and Moroccan nationals. What’s more, a comparison of public policies to assist migration and resettlement in the two countries reveals two forms of state intervention: protective in the case of France, and segregative in Israel. By mobilizing serial sources, this article focuses on the construction of the migration project of Algerian Jews, the administrative practices that surrounded them and, through a novel cartography, the places of their migration, all of which contribute to marking their entry into the postcolonial era.
Dictionnaire
- Nicolas Baudy, écrivain, journaliste, photographe et réalisateur (1904-1971)
- Victor Sebag, avocat (1878-1953)
Lectures
- Sarah Al-Matary, Deux célèbres inconnues. Le mystère Jeanne Weil(l), Paris, Editions du Seuil, 2024.

